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Avant les Ombres – Les origines d’Hadès

Chroniques de la Légion — Livre Zéro

Avant les Ombres

Les origines d’Hadès
« Les hommes disent que je suis le dieu de la Mort.
Ils se trompent.
La Mort n’appartient à personne.
Je ne fais que recevoir ceux qu’elle m’envoie. »

Sommaire

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PROLOGUE — AVANT QUE LES HOMMES NE MEURENT

Il exista un temps où aucun homme ne craignait les Enfers.

Pour une raison simple.

Les hommes n’existaient pas encore.

Il n’y avait ni temples.

Ni tombeaux.

Ni prières.

Aucun nom n’avait été donné au Styx.

Aucun passeur ne faisait glisser sa barque sur ses eaux noires.

Les Champs Élyséens n’étaient qu’une vaste plaine silencieuse.

Le Tartare n’était pas encore une prison.

Et nul n’avait jamais prononcé le nom d’Hadès.

Le monde lui-même était jeune.

Les montagnes poussaient encore sous la pression des profondeurs.

Les mers n’avaient pas trouvé leurs rivages définitifs.

Les forêts recouvraient des continents que les océans engloutiraient un jour.

Et dans cette époque où les siècles passaient comme passent aujourd’hui les saisons, régnaient les Titans.

Parmi eux se trouvait Cronos.

Le plus puissant.

Le plus craint.

Et probablement le plus terrifié.

Car Cronos connaissait une prophétie.

Un jour, l’un de ses enfants le renverserait.

Il avait lui-même détrôné son père.

Il savait donc mieux que quiconque que les prophéties prennent parfois la forme de nos propres peurs.

Lorsque sa femme Rhéa mit au monde leur premier enfant, Cronos ne vit pas un nourrisson.

Il vit une menace.

Alors il prit l’enfant.

Et l’avala.

L’enfant s’appelait Hestia.

Puis vint Déméter.

Elle connut le même destin.

Puis Héra.

Puis vint un quatrième enfant.

Un garçon.

Lorsque Rhéa le serra contre elle, elle remarqua quelque chose qui n’existait pas chez les autres.

Il ne pleurait pas.

Il observait.

Ses yeux, presque noirs, suivaient les flammes qui éclairaient la chambre.

Il regarda sa mère.

Puis la main gigantesque de Cronos qui se referma autour de lui.

Rhéa hurla.

— Non !

Cronos ne l’écouta pas.

L’enfant disparut.

Son nom était Hadès.

I

LE VENTRE DU TITAN

Il n’y avait aucune lumière.

Aucun jour.

Aucune nuit.

Seulement l’obscurité.

Une obscurité si parfaite qu’elle semblait avoir une substance.

Hadès ne sut jamais combien de temps il demeura dans le ventre de son père.

Des années ?

Des siècles ?

Pour les Titans, cette différence avait peu d’importance.

Mais Hadès grandit.

Et il apprit très tôt une chose que ses frères et sœurs ne comprenaient pas encore.

L’obscurité n’était pas vide.

Elle avait des sons.

Des mouvements.

Des courants.

Des silences différents.

Hadès apprit à reconnaître chacun de ses frères et sœurs sans les voir.

Hestia respirait lentement.

Déméter parlait souvent.

Héra se mettait régulièrement en colère contre leur situation, ce qui faisait rire Déméter.

Hadès, lui, parlait peu.

Un jour, Héra demanda :

— Pourquoi es-tu toujours silencieux ?

— J’écoute.

— Quoi ?

Hadès resta immobile.

— Notre père.

Tous se turent.

Au-delà de leur prison de chair, le cœur de Cronos battait.

Lent.

Puissant.

Terrifiant.

— Il a peur, murmura Hadès.

Héra éclata de rire.

— Cronos ?

— Oui.

— De quoi pourrait-il avoir peur ?

Hadès réfléchit.

Puis répondit :

— De nous.

Le silence revint.

Ce fut probablement la première fois qu’un enfant de Cronos comprit réellement pourquoi il était prisonnier.

Hadès grandit donc dans l’obscurité.

Sans ciel.

Sans soleil.

Sans horizon.

Il ne connut pas les jeux.

Il ne connut pas les bras d’une mère.

Il ne connut pas la lumière du jour.

Il connut l’attente.

Il connut l’enfermement.

Il connut la peur de ceux qui ne peuvent décider eux-mêmes de leur destin.

Bien plus tard, lorsqu’il régnerait sur les morts, certains hommes prétendraient que son royaume sombre était à son image.

Ils se trompaient.

Hadès n’aimait pas l’obscurité.

Il avait simplement appris, avant tous les autres dieux…

à ne pas en avoir peur.

II

LE DERNIER ENFANT

Rhéa refusa de perdre un sixième enfant.

Lorsque Zeus naquit, elle le cacha.

Cronos reçut à sa place une pierre enveloppée dans des langes.

Et pour la première fois depuis des siècles, le Titan fut trompé.

Zeus grandit loin de lui.

Il apprit.

Il devint fort.

Puis vint le jour où il revint réclamer ses frères et sœurs.

Cronos fut contraint de rendre les enfants qu’il avait dévorés.

Hestia fut la première.

Puis Déméter.

Puis Héra.

Puis Hadès.

Pour la première fois de son existence, Hadès vit la lumière.

Elle le frappa comme une arme.

Il tomba à genoux.

Ses mains couvrirent ses yeux.

Le soleil lui brûlait presque la peau.

Puis il entendit une voix.

— Frère.

Hadès releva lentement la tête.

Un jeune dieu se tenait devant lui.

Cheveux clairs.

Regard fier.

Éclairs courant parfois sur sa peau comme de minuscules serpents lumineux.

Zeus.

Hadès le contempla longtemps.

— C’est toi.

Zeus sourit.

— C’est moi.

Hadès regarda autour de lui.

Le ciel.

Les montagnes.

Les nuages.

La mer au loin.

Il resta silencieux.

Zeus pensa qu’il était impressionné.

Il avait raison.

Mais pas pour la raison qu’il imaginait.

Hadès venait de découvrir que le monde était infiniment plus vaste que sa prison.

Et cette idée allait définir toute son existence.

Puis une voix retentit.

Cronos.

La montagne trembla.

Le Titan venait de comprendre qu’il avait été trompé.

Zeus leva son arme.

— Il est temps.

Hadès regarda son père.

L’être qui l’avait emprisonné avant même qu’il puisse prononcer son premier mot.

Et pour la première fois, la colère entra véritablement en lui.

Il tendit la main.

L’ombre projetée par la montagne sembla se détacher du sol.

Elle grimpa le long de son bras.

Et devint une lame.

Zeus le regarda avec étonnement.

Hadès observa l’arme sombre.

Il ignorait encore comment il avait fait cela.

Puis il leva les yeux vers Cronos.

— Oui.

Ce fut le début de la guerre.

III

LA TITANOMACHIE

La guerre dura dix années divines.

Pour les hommes qui viendraient bien plus tard, cela aurait représenté plusieurs vies.

Pour les dieux, ce fut une jeunesse entière passée à combattre.

Les Titans dominaient les montagnes.

Les enfants de Cronos contrôlaient progressivement les vallées.

Zeus maniait la foudre.

Poséidon, leur jeune frère libéré après Hadès, apprenait à commander aux eaux.

Hadès combattait autrement.

Il n’était pas le plus puissant.

Il n’était pas le plus rapide.

Mais il voyait ce que les autres ne voyaient pas.

Les passages.

Les failles.

Les endroits où une armée pouvait disparaître.

Les lieux où la roche cachait un tunnel.

Les ombres où quelques guerriers pouvaient attendre pendant des jours avant de frapper.

Zeus menait les armées.

Hadès gagnait les batailles dont personne ne parlerait.

Un soir, Poséidon le trouva assis seul au bord d’un ravin.

— Encore en train de réfléchir ?

Hadès ne répondit pas.

Poséidon s’assit à côté de lui.

— Zeus dit que nous attaquerons demain.

— Je sais.

— Tu penses que c’est une mauvaise idée.

Hadès regarda les lignes ennemies.

— Oui.

— Tu lui as dit ?

— Oui.

Poséidon sourit.

— Et ?

— Il attaquera demain.

Poséidon éclata de rire.

Même Hadès sourit.

Puis il désigna une vallée.

— Ils ont déplacé trois cohortes.

Poséidon plissa les yeux.

— Je ne vois rien.

— Justement.

Hadès se leva.

— Ils veulent que Zeus attaque par ici.

— Pourquoi ?

— Parce que la montagne va tomber.

Poséidon regarda la falaise.

Puis son frère.

— Tu en es sûr ?

— Non.

— Excellent.

Hadès passa devant lui.

— C’est pour cela que nous allons vérifier.

Cette nuit-là, les deux frères découvrirent que les Titans avaient effectivement préparé l’effondrement d’un pan entier de montagne.

L’armée de Zeus aurait été ensevelie.

L’attaque fut annulée.

Le lendemain, Hadès proposa un autre plan.

Zeus l’écouta.

Cette fois.

Les Titans furent pris à revers.

Ce fut l’une des premières grandes victoires des jeunes dieux.

Et progressivement, quelque chose changea.

Lorsque Zeus voulait gagner une guerre, il rassemblait les armées.

Lorsque Poséidon voulait détruire une forteresse, il appelait les eaux.

Lorsque personne ne trouvait de solution…

on allait chercher Hadès.

IV

LE CASQUE DE L’INVISIBLE

La guerre atteignit finalement les portes du Tartare.

À cette époque, le Tartare n’était pas encore une prison.

C’était une région.

Une immensité située sous les fondations du monde.

Un lieu si ancien que même les Titans évitaient de s’y aventurer.

Zeus, Poséidon et Hadès y descendirent.

Ils cherchaient les Cyclopes.

Cronos les avait enfermés autrefois parce qu’il craignait leurs créations.

Ils les trouvèrent enchaînés.

Lorsque leurs chaînes furent brisées, les trois Cyclopes observèrent leurs libérateurs.

Le premier s’adressa à Zeus.

— Tu portes la tempête en toi.

Il forgea la foudre.

Le second regarda Poséidon.

— Tu portes la colère des océans.

Il forgea le trident.

Puis le troisième observa Hadès.

Longtemps.

Hadès attendit.

Le Cyclope demanda :

— Que portes-tu ?

Hadès réfléchit.

— Je ne sais pas.

Le Cyclope sourit.

— Voilà une réponse rare chez un dieu.

Il disparut dans son atelier.

Lorsqu’il revint, il tenait un casque.

Simple.

Sombre.

Presque sans ornement.

Hadès le prit.

— Que fait-il ?

— Il ne te rend pas invisible.

Hadès fronça les sourcils.

Le Cyclope posa une main gigantesque sur son épaule.

— Il fait oublier au monde que tu es là.

Hadès plaça le casque sur sa tête.

Zeus recula.

Poséidon leva les yeux.

— Hadès ?

Il se trouvait pourtant devant eux.

Mais leurs regards glissaient autour de lui.

Ils savaient qu’il devait être là.

Ils ne parvenaient simplement plus à penser à lui.

Hadès retira le casque.

Zeus resta silencieux.

Puis sourit.

— Je crois que nous allons gagner cette guerre.

Il avait raison.

Lors de la dernière bataille contre Cronos, Zeus attaqua de face.

Poséidon brisa les fortifications.

Et Hadès traversa seul les lignes ennemies.

Personne ne le vit.

Personne ne pensa à le chercher.

Il atteignit le palais de son père.

Cronos se tenait devant son trône.

Hadès retira son casque.

Le Titan se retourna.

Pour la première fois depuis l’enfance de son fils, Cronos et Hadès se regardèrent réellement.

— Toi.

Hadès avança.

— Moi.

Cronos sourit.

— Tu as toujours été le plus silencieux.

— J’avais beaucoup de choses à entendre.

— Et maintenant ?

Hadès leva sa lame.

— Maintenant, tu vas m’écouter.

Le duel fut terrible.

Cronos était plus fort.

Beaucoup plus fort.

Mais Hadès avait passé une éternité à entendre battre son cœur.

Il connaissait son rythme.

Il connaissait ses respirations.

Il connaissait ses hésitations.

Il connaissait sa peur.

Et lorsqu’une ouverture apparut…

Hadès frappa.

Cronos tomba.

Il ne mourut pas.

Les Titans ne mouraient pas aussi facilement.

Mais la guerre était terminée.

Zeus arriva quelques instants plus tard.

Il regarda leur père au sol.

Puis Hadès.

— C’est fini.

Hadès observa Cronos.

Et répondit :

— Non.

Zeus fronça les sourcils.

— La guerre est finie.

Hadès regarda les profondeurs du Tartare.

— Les guerres finissent.

Puis il contempla les prisonniers, les blessés, les vaincus.

— Leurs conséquences, beaucoup moins.

Il ne le savait pas encore.

Mais cette phrase allait devenir le cœur de son royaume.

V

LE PARTAGE DU MONDE

Après la victoire vint une question.

Qui devait régner ?

Zeus voulait éviter une nouvelle guerre entre les frères.

Alors ils décidèrent de tirer au sort leurs royaumes.

Le ciel.

La mer.

Et les profondeurs du monde.

La terre resterait commune.

Le premier tirage désigna Zeus.

Le ciel.

Il sourit.

Le second désigna Poséidon.

La mer.

Poséidon éclata de rire.

Puis il ne resta qu’un royaume.

Hadès observa la pierre gravée devant lui.

Les profondeurs.

Les morts.

Le monde souterrain.

Zeus s’approcha.

— Nous pouvons recommencer.

Hadès leva les yeux.

— Pourquoi ?

Zeus hésita.

— Parce que…

Il chercha ses mots.

— Personne ne choisirait cela.

Hadès regarda la pierre.

Puis ses frères.

— Alors il est probablement préférable que ce soit moi.

Poséidon fronça les sourcils.

— Hadès…

— J’ai grandi dans l’obscurité.

Il prit la pierre.

— Elle ne me fait pas peur.

Zeus posa une main sur son épaule.

— Tu n’es pas obligé.

Hadès eut un faible sourire.

— Nous avons tiré au sort pour éviter qu’un frère pense avoir été lésé.

Il rangea la pierre.

— Ne gâchons pas notre première bonne idée.

Ainsi Zeus reçut le ciel.

Poséidon reçut la mer.

Et Hadès descendit sous le monde.

Seul.

VI

LE ROYAUME VIDE

Ce qu’il découvrit n’était pas un royaume.

C’était un territoire.

Immense.

Brut.

Inachevé.

Des cavernes plus grandes que des continents.

Des fleuves souterrains.

Des montagnes noires.

Des plaines où aucune plante ne poussait.

Des gouffres si profonds qu’aucune lumière n’en revenait.

Hadès marcha pendant des années.

Il donna des noms aux lieux.

Le Styx.

L’Achéron.

Le Cocyte.

Le Phlégéthon.

Il explora les régions proches du Tartare.

Il découvrit des créatures qui n’avaient jamais vu un dieu.

Certaines le fuirent.

D’autres l’attaquèrent.

D’autres encore s’inclinèrent.

Mais il manquait quelque chose.

Des habitants.

Puis les hommes apparurent sur Terre.

Les premières tribus.

Les premiers villages.

Les premiers feux.

Hadès les observa parfois depuis les frontières de son royaume.

Ils étaient étranges.

Fragiles.

Ils vivaient quelques décennies.

Ils construisaient comme s’ils étaient immortels.

Ils aimaient comme s’ils avaient l’éternité devant eux.

Ils se disputaient pour des terres qu’ils abandonneraient quelques années plus tard.

Hadès les trouvait fascinants.

Puis le premier homme mourut.

Son âme descendit.

Hadès la vit apparaître sur une rive de l’Achéron.

L’homme regardait autour de lui.

Terrifié.

Hadès s’approcha.

L’homme recula.

— Qui êtes-vous ?

— Hadès.

— Suis-je mort ?

Hadès hésita.

Aucun dieu n’avait encore eu à répondre à cette question.

— Oui.

L’homme trembla.

— Que va-t-il m’arriver ?

Hadès regarda son royaume vide.

Et réalisa qu’il n’en savait rien.

Il avait reçu les morts.

Mais personne ne lui avait expliqué ce qu’il devait en faire.

Il s’assit à côté de l’homme.

Celui-ci le regarda, stupéfait.

— Vous êtes un dieu.

— Oui.

— Et vous ne savez pas ?

Hadès observa le fleuve.

— Non.

L’homme resta silencieux.

Puis, contre toute attente, il rit.

Hadès tourna la tête.

— Pourquoi ris-tu ?

— Parce que c’est rassurant.

— Quoi donc ?

— Être perdu avec quelqu’un.

Hadès n’oublia jamais cette phrase.

Ils restèrent assis longtemps.

Puis Hadès se leva.

— Viens.

— Où ?

Hadès regarda l’immensité devant eux.

— Nous allons trouver.

Ainsi le premier mort traversa le royaume des morts…

accompagné par son roi.

Être perdu avec quelqu’un.Le premier mort
Hadès guidant la première âme à travers le royaume des morts
« Ainsi le premier mort traversa le royaume des morts… accompagné par son roi. »
VII

LE PASSAGE

Les morts devinrent plus nombreux.

Un.

Puis dix.

Puis cent.

Puis des milliers.

Hadès ne pouvait plus les accompagner tous.

Il organisa son royaume.

Il créa les routes.

Les portes.

Les lieux de repos.

Les espaces où les âmes pouvaient abandonner progressivement les douleurs de leur existence.

Il comprit rapidement que tous les morts n’arrivaient pas de la même manière.

Certains étaient apaisés.

D’autres furieux.

Certains ne comprenaient même pas qu’ils étaient morts.

D’autres tentaient immédiatement de retourner chez les vivants.

Certains avaient tellement souffert qu’ils ne voulaient plus se souvenir.

D’autres refusaient de lâcher le moindre souvenir.

Hadès apprit.

Il écouta.

Contrairement aux prières adressées à Zeus ou Poséidon, les morts ne cherchaient plus à impressionner les dieux.

Ils n’avaient plus rien à obtenir.

Devant Hadès, les rois devenaient des hommes.

Les riches devenaient des âmes.

Les soldats déposaient leurs armes.

Les vainqueurs retrouvaient parfois ceux qu’ils avaient tués.

Hadès découvrit ce que personne sur l’Olympe ne voyait réellement.

La vérité des hommes.

Et cette vérité était rarement simple.

Les bons avaient parfois commis des actes terribles.

Les criminels avaient parfois aimé sincèrement.

Les héros pouvaient être cruels.

Les lâches pouvaient avoir accompli un unique acte de courage qui avait sauvé cent personnes.

Hadès comprit alors qu’il ne serait jamais le dieu du Bien.

Ni celui du Mal.

Il serait celui du Passage.

Celui qui regarderait chaque âme sans se soucier de ses richesses, de son rang ou de sa puissance.

Devant lui, tout le monde arriverait nu de ses titres.

Et pour cela…

les hommes commencèrent à le craindre.

VIII

LE DIEU QUE L’ON CRAIGNAIT

Zeus recevait des temples magnifiques.

Poséidon recevait les prières des marins.

Déméter était honorée pour les récoltes.

Aphrodite pour l’amour.

Athéna pour la sagesse.

Hadès recevait peu de temples.

On prononçait rarement son nom.

Les hommes détournaient parfois le regard lorsqu’ils parlaient de lui.

Certains se gardaient même de frapper le sol ou d’élever la voix lorsqu’ils l’évoquaient, de peur qu’un geste inutile n’attire son attention.

Hadès observait cela avec une certaine ironie.

Un jour, Hermès vint lui rendre visite.

Il transportait une âme.

Comme souvent, il parlait beaucoup.

— Tu sais ce qu’ils racontent sur toi ?

Hadès continuait d’écrire sur une tablette.

— Beaucoup de choses.

— Ils pensent que tu tues les hommes.

Hadès leva les yeux.

— Thanatos va être vexé.

Hermès sourit.

— Ils pensent que tu tortures les morts.

— Seulement ceux qui parlent autant que toi.

Hermès éclata de rire.

Puis il devint plus sérieux.

— Cela ne te dérange pas ?

Hadès posa sa tablette.

— Quoi ?

— D’être détesté.

Hadès réfléchit.

— Ils ne me détestent pas.

— Ils ont peur de toi.

— Non plus.

Hermès fronça les sourcils.

Hadès regarda les âmes traverser la plaine.

— Ils ont peur de ce que ma présence signifie.

Il montra les morts.

— Personne ne veut rencontrer celui qui lui rappelle que tout ceci aura une fin.

Hermès resta silencieux.

— Et cela ne te rend pas amer ?

Hadès eut un léger sourire.

— Un roi qui exige d’être aimé finit toujours par prendre de mauvaises décisions.

Il reprit sa tablette.

— Je préfère qu’ils arrivent ici en me détestant…

Son regard suivit une vieille femme guidée par deux proches déjà morts.

— …et découvrent qu’ils n’avaient rien à craindre.

IX

PERSÉPHONE

Puis Perséphone entra dans son existence.

Les récits des hommes déformeraient plus tard leur histoire.

Certains parleraient d’enlèvement.

D’autres d’amour.

D’autres encore d’un marché avec Déméter.

Comme toujours, les histoires simples survivent mieux que les vérités compliquées.

La réalité fut différente.

Perséphone descendit volontairement dans le monde souterrain la première fois.

Par curiosité.

Elle voulait comprendre ce royaume dont personne ne parlait autrement qu’avec peur.

Hadès la trouva au bord du Styx.

Elle observait les âmes.

— Tu n’es pas morte.

Elle se retourna.

— Vous êtes Hadès.

— Tu évites ma question.

— Vous n’en avez posé aucune.

Hadès resta silencieux.

Puis soupira.

— Pourquoi es-tu ici ?

Perséphone sourit.

— Voilà une question.

Hadès comprit immédiatement que cette femme allait l’épuiser.

Elle resta trois jours.

Puis dix.

Puis un mois.

Elle posa des questions que personne n’avait jamais posées.

Pourquoi les morts devaient-ils suivre certaines routes ?

Pourquoi les enfants suivaient-ils les mêmes chemins que les vieillards ?

Pourquoi ceux morts violemment étaient-ils mélangés aux autres alors qu’ils arrivaient souvent désorientés ?

Hadès répondit.

Parfois.

D’autres fois…

il changea son royaume.

Ce fut Perséphone qui imagina les premiers jardins du repos.

Des lieux où les âmes traumatisées pouvaient retrouver des sensations familières.

Des arbres.

Des fleurs.

Des odeurs.

Des saisons.

Hadès la regarda un jour faire apparaître les premières fleurs dans une vallée grise.

— Pourquoi ?

Perséphone s’agenouilla.

— Parce qu’ils ont déjà perdu leur vie.

Elle toucha une fleur.

— Ils ne sont pas obligés de perdre la beauté avec.

Hadès ne répondit rien.

Mais quelques siècles plus tard, les hommes appelleraient cet endroit…

les Champs Élyséens.

Perséphone devint progressivement reine des Enfers.

Non parce qu’Hadès avait besoin d’une épouse.

Mais parce que son royaume avait besoin de quelqu’un capable de lui rappeler une chose essentielle.

La mort ne devait pas effacer ce qui avait rendu la vie précieuse.

X

LA PREMIÈRE GUERRE DES MORTS

Pendant longtemps, le Passage fonctionna.

Les âmes arrivaient.

Elles traversaient.

Certaines rejoignaient les Champs Élyséens.

D’autres poursuivaient leur route vers des régions qu’aucun vivant ne pouvait comprendre.

Mais les hommes devinrent plus nombreux.

Puis ils inventèrent quelque chose dont même les dieux n’avaient pas prévu l’ampleur.

La guerre.

Pas les affrontements de quelques tribus.

La guerre organisée.

Des milliers d’hommes avançant les uns contre les autres.

Des villes détruites.

Des royaumes entiers massacrés.

Et soudain…

des milliers d’âmes arrivèrent en même temps.

Hadès fut dépassé.

Les routes se remplirent.

Les morts se perdaient.

Certains se rassemblaient en groupes.

D’autres erraient dans les plaines.

Puis des créatures apparurent.

Elles avaient toujours existé aux frontières du royaume.

Des prédateurs attirés par les émotions laissées derrière les âmes.

La peur.

La haine.

Le regret.

Pendant longtemps, elles avaient été faibles.

Mais les guerres humaines les nourrirent.

Hadès dut combattre.

Lui-même.

Il passa des décennies à protéger les morts.

Perséphone l’accompagnait.

Hermès amenait toujours davantage d’âmes.

Charon transportait sans relâche ceux qui arrivaient sur les rives.

Mais cela ne suffisait pas.

Un jour, après une bataille particulièrement meurtrière parmi les vivants, Hadès regarda une plaine remplie de dizaines de milliers d’âmes.

Certaines criaient.

Certaines pleuraient.

Certaines appelaient leurs enfants.

D’autres continuaient à chercher les ennemis contre lesquels elles avaient combattu quelques heures auparavant.

Perséphone s’approcha.

— Tu ne peux pas continuer ainsi.

Hadès observa les morts.

— Je sais.

— Il te faut de l’aide.

Hadès regarda les alentours.

— Les dieux ?

Perséphone secoua la tête.

— Non.

Elle désigna les âmes.

— Eux.

Hadès fronça les sourcils.

— Les morts ?

— Certains ont passé toute leur vie à protéger les autres.

Hadès comprit.

— Tu veux que je leur demande de continuer après leur mort ?

Perséphone répondit doucement :

— Je veux que tu leur demandes s’ils le souhaitent.

Cette nuance changea tout.

Hadès réfléchit longtemps.

Puis il chercha parmi les âmes.

Et en trouva une.

XI

LA PREMIÈRE OMBRE

Son nom a été perdu.

Même les statues du temple ne portent plus son nom.

Hadès se souvenait pourtant parfaitement de lui.

C’était un soldat.

Pas un roi.

Pas un grand général.

Un simple soldat.

Lors de sa dernière bataille, il avait tenu seul l’entrée d’un village pendant que les habitants fuyaient.

Il savait qu’il allait mourir.

Il était resté malgré tout.

Hadès le trouva assis au bord du Styx.

— Tu sais qui je suis ?

L’homme leva les yeux.

— Oui.

— As-tu peur ?

Le soldat réfléchit.

— Un peu.

Hadès s’assit à côté de lui.

Comme il l’avait fait autrefois avec le premier mort.

— J’ai besoin de ton aide.

L’homme resta stupéfait.

— De la mienne ?

— Oui.

Hadès lui expliqua.

Les âmes perdues.

Les créatures.

Les routes devenues trop nombreuses pour qu’il puisse toutes les surveiller.

Puis il termina :

— Je te demande de continuer ce que tu faisais parmi les vivants.

— Protéger les autres.

— Oui.

Le soldat observa le Styx.

— Pendant combien de temps ?

Hadès ne mentit pas.

— Je l’ignore.

— Est-ce dangereux ?

— Oui.

— Puis-je mourir ?

Hadès hésita.

— Tu es déjà mort.

Le soldat eut un rire.

— Bien vu.

Puis il devint sérieux.

— Et si je refuse ?

Hadès répondit immédiatement :

— Tu traverseras.

— Sans punition ?

— Sans punition.

Le soldat regarda Hadès.

— Alors pourquoi me donner le choix ?

Hadès se souvenait encore de ce qu’avait été sa propre enfance.

Une existence décidée par son père.

Une prison sans choix.

Il répondit :

— Parce qu’on ne construit rien de juste avec des prisonniers.

Le soldat resta longtemps silencieux.

Puis se leva.

— Alors j’accepte.

Hadès tendit la main.

L’âme du soldat changea.

Son corps devint plus sombre.

Une armure se forma autour de lui.

Sa silhouette sembla se mélanger aux ombres.

Il regarda ses mains.

Puis Hadès.

— Qu’est-ce que je suis devenu ?

Hadès observa sa silhouette.

Une présence entre deux états.

Ni réellement morte.

Ni vivante.

Quelque chose capable de marcher sur les frontières.

— Une Ombre.

Le soldat sourit.

— J’ai connu des noms plus glorieux.

Hadès eut un sourire.

— Tu t’y habitueras.

Ainsi naquit la première Ombre.

Puis vint une deuxième.

Puis une troisième.

Puis cent.

Et enfin…

la Légion.

Parce qu’on ne construit rien de juste avec des prisonniers.Hadès
XII

LA LÉGION D’AVANT

Le Temple fut construit.

Hadès choisit une vallée proche du Styx.

Une montagne entière fut creusée.

Chaque salle représentait une fonction de la Légion.

Les gardiens.

Les éclaireurs.

Les guides.

Les combattants.

Chaque Ombre recevait un symbole.

Un cercle.

Parce que toute existence revient au Passage.

Une lame.

Parce que certaines âmes doivent être défendues.

Et des ailes.

Parce qu’aucune frontière ne devait empêcher une Ombre d’accomplir sa mission.

Pendant des millénaires, la Légion accomplit son devoir.

Hadès connut chacun de ses membres.

Pas seulement leurs noms.

Leurs histoires.

Leurs peurs.

Les vies qu’ils avaient laissées derrière eux.

Il prit l’habitude de parcourir le Temple la nuit.

Même si, dans son royaume, la nuit n’avait pas réellement de sens.

Il s’arrêtait devant les statues des Ombres disparues.

Certaines étaient tombées contre les créatures des frontières.

D’autres avaient choisi un jour de quitter la Légion et de terminer leur Passage.

Hadès ne les empêchait jamais.

Une Ombre devait rester parce qu’elle le souhaitait.

Jamais parce qu’elle y était condamnée.

C’était sa loi.

Probablement la plus importante.

Puis arriva Thora.

XIII

THORA

Elle avait été générale parmi les vivants.

Hadès l’avait observée longtemps avant sa mort.

Elle commandait une armée dans les régions du nord.

Elle était dure.

Exigeante.

Parfois insupportable.

Ses soldats l’adoraient.

Un jour, l’un de ses officiers lui demanda pourquoi elle inspectait elle-même les défenses alors qu’elle disposait d’ingénieurs.

Thora répondit :

— Parce que le jour où ce mur tombera, ce ne seront pas les plans qui mourront derrière.

Hadès avait entendu cette phrase.

Il ne l’oublia pas.

Lorsqu’elle mourut, des décennies plus tard, il l’attendit personnellement.

Thora arriva devant lui.

— Hadès.

— Thora.

Elle regarda autour d’elle.

— J’imaginais davantage de flammes.

— Les poètes ont beaucoup d’imagination.

Elle remarqua les Ombres.

— Une armée.

— Une Légion.

Thora observa leurs déplacements.

Elle ne regarda pas leurs armures.

Ni leurs armes.

Ni même leur nombre.

Son attention se porta immédiatement sur un groupe de gardiens disposé à l’entrée d’un passage étroit menant vers les rives du Styx.

Elle suivit leurs mouvements quelques secondes.

Puis fronça les sourcils.

— Si quelque chose attaque par ce corridor, vos hommes de tête reculeront droit sur ceux qui arrivent derrière eux. Vous avez placé deux lignes de défense là où vous n’avez la place d’en faire combattre qu’une.

Hadès la regarda.

Thora désigna une plate-forme rocheuse située quelques mètres plus haut.

— Placez la seconde ligne là-haut. Elle pourra couvrir la première sans lui bloquer sa retraite.

Un silence suivit.

Hadès tourna les yeux vers le passage.

Il étudia la disposition.

Puis la plate-forme.

Elle avait raison.

— Tu viens de mourir.

Thora haussa légèrement un sourcil.

— Cela m’empêche-t-il d’avoir raison ?

Hadès sourit.

Il sut presque immédiatement.

Elle deviendrait une Ombre.

Et quelques siècles plus tard…

elle commandait toute la Légion.

Hadès lui faisait confiance.

Peut-être davantage qu’à n’importe quel autre être.

Lorsqu’il devait quitter son royaume, Thora commandait.

Lorsqu’une décision militaire dépassait ses propres connaissances, il l’écoutait.

Ils se disputaient souvent.

Parfois violemment.

Un jour, elle jeta même une tablette de pierre contre un mur de la salle du trône.

Perséphone, présente ce jour-là, observa les morceaux au sol.

Puis Hadès.

— Tu vas faire quoi ?

Hadès regarda Thora partir.

— Réfléchir.

— Elle vient de casser une tablette vieille de deux mille ans.

— Elle avait raison.

Perséphone sourit.

— C’est bien ce qui t’énerve.

Hadès soupira.

— Exactement.

XIV

LES CHIMÈRES

Puis quelque chose changea.

Aux frontières les plus lointaines du royaume…

des Ombres disparurent.

Pas tuées.

Disparues.

Hadès envoya des éclaireurs.

Aucun ne revint.

Thora demanda à diriger elle-même une expédition.

Hadès refusa.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne sais pas ce qu’il y a là-bas.

Thora croisa les bras.

— C’est généralement la raison pour laquelle on envoie des éclaireurs.

— J’en ai envoyé.

— Et ?

Hadès la regarda.

Thora comprit.

— Aucun retour.

— Aucun.

Elle devint sérieuse.

Quelques semaines plus tard, la première Chimère apparut.

Elle ne ressemblait à rien de connu.

Son corps changeait.

Ses membres semblaient appartenir à plusieurs créatures.

Des visages apparaissaient parfois dans sa chair.

Des visages humains.

Des souvenirs.

La Légion réussit à la tuer.

Mais trois Ombres disparurent pendant le combat.

Hadès examina la créature.

Il ressentit quelque chose qu’il n’avait pas ressenti depuis la guerre contre Cronos.

La peur.

Pas la peur de mourir.

Les dieux pensent rarement à leur propre mort.

La peur de ne pas comprendre.

D’autres Chimères apparurent.

Puis des dizaines.

Puis des centaines.

Hadès chercha leur origine.

Le Tartare ?

Non.

Les profondeurs ?

Non.

Les terres des Titans ?

Non.

Elles semblaient venir des Limbes.

Mais même les Limbes ne paraissaient pas être leur véritable origine.

Elles traversaient quelque chose.

Une faille.

Un endroit situé…

ailleurs.

La guerre commença.

XV

LA CHUTE

La première Légion combattit pendant des décennies.

Chaque victoire lui coûtait des Ombres.

Chaque défaite renforçait les Chimères.

Hadès comprit trop tard leur véritable nourriture.

Les souvenirs.

Lorsqu’elles dévoraient une âme, elles absorbaient ce qu’elle avait été.

Mais lorsqu’elles capturaient une Ombre…

elles absorbaient parfois des siècles d’expérience.

Certaines apprirent à combattre.

D’autres apprirent à parler.

D’autres utilisèrent les souvenirs des morts pour tromper leurs proches.

La guerre devint atroce.

Hadès combattait lui-même.

Perséphone organisa l’évacuation des âmes.

Charon transportait les morts sans interruption.

Le Styx devint une ligne de défense.

La Légion recula.

Mille Ombres.

Puis huit cents.

Puis cinq cents.

Puis deux cents.

Hadès voyait ses statues se multiplier dans le Temple.

Chaque statue était un échec.

Un nom qu’il avait choisi.

Une âme à laquelle il avait demandé de rester.

Et un jour…

il dit à Thora :

— C’est terminé.

Elle le regarda.

— Non.

— Nous allons évacuer.

— Où ?

Hadès ne répondit pas.

Il n’y avait aucun autre royaume pour les morts.

— Nous ne pouvons pas gagner.

Thora s’approcha.

— Tu m’as demandé un jour pourquoi j’acceptais de devenir une Ombre.

Hadès se souvenait.

— Tu avais répondu que quelqu’un devait tenir la porte.

— Exactement.

Elle regarda les dernières Ombres.

— Voilà la porte.

Hadès serra les mâchoires.

— Je ne sacrifierai pas la Légion.

Thora répondit :

— Ce n’est pas ta décision.

Hadès se retourna brutalement.

— Je suis votre roi.

Thora ne bougea pas.

— Et nous sommes ici parce que nous l’avons choisi.

Silence.

Cette phrase frappa Hadès plus violemment qu’une arme.

Parce qu’elle utilisait contre lui sa propre loi.

Une Ombre restait par choix.

Thora posa doucement une main sur son épaule.

— Tu nous as donné ce choix.

Elle regarda les Chimères approcher au loin.

— Ne nous le retire pas maintenant.

XVI

LE DERNIER ORDRE DE THORA

Hadès apprit trop tard l’existence du rituel.

Thora l’avait découvert dans des inscriptions plus anciennes que les Titans.

Une magie capable d’ouvrir une prison dans les Limbes.

Une prison presque parfaite.

Mais le sort nécessitait une source d’énergie immense.

Une âme.

Pas n’importe laquelle.

Une âme ayant conservé suffisamment de force après des siècles d’existence.

Une Ombre ancienne.

Thora.

Lorsque Hadès le comprit, il la confronta.

— Non.

Thora continua de préparer le rituel.

— Ce n’était pas une question.

— Alors ma réponse reste la même.

— Trouve une autre solution.

Hadès regarda les inscriptions.

Il avait cherché.

Pendant des années.

Il n’en avait trouvé aucune.

— Je trouverai.

Thora sourit.

— Voilà bien un dieu.

Hadès serra les poings.

— Que veux-tu dire ?

— Vous pensez toujours que l’éternité vous donnera assez de temps pour résoudre tous les problèmes.

Elle le regarda.

— Nous n’avons plus le temps.

Hadès sentit une colère immense monter en lui.

— Je t’interdis de faire cela.

Thora le fixa.

Puis demanda doucement :

— Lorsque tu as créé la première Ombre… lui as-tu donné le choix ?

Hadès ne répondit pas.

— Oui.

— Et moi ?

Silence.

— Oui.

Thora acquiesça.

— Alors respecte-le.

Hadès avait affronté Cronos.

Les Titans.

Des monstres.

Des armées.

Mais ce jour-là…

il ne trouva aucun argument.

Quelques heures plus tard, les Chimères attaquèrent.

Thora mena la dernière défense.

Et lorsque la Légion fut presque encerclée…

elle déclencha le rituel.

Hadès voulut la rejoindre.

Les autres Ombres l’en empêchèrent.

— LÂCHEZ-MOI !

Jamais elles n’avaient entendu leur roi crier ainsi.

Thora le regarda au loin.

Pour la première fois depuis qu’il la connaissait…

elle semblait fatiguée.

Puis elle lui sourit.

Hadès comprit.

Elle leva les bras.

Le sort commença.

Les Chimères furent attirées vers la faille.

Une par une.

Puis par centaines.

Puis par milliers.

L’énergie vitale de Thora alimentait le sceau.

Son corps se fissura.

Hadès sentit sa présence disparaître.

— THORA !

Elle regarda une dernière fois la Légion.

Et prononça ses derniers mots.

— Guidez-les.

Puis la lumière engloutit tout.

Guidez-les.Les derniers mots de Thora
Le sacrifice de Thora devant la première Légion des Ombres
« Elle regarda une dernière fois la Légion. — Guidez-les. »
XVII

LE TEMPLE VIDE

Lorsque Hadès rouvrit les yeux…

il n’y avait plus de Chimères.

Plus de Thora.

Presque plus de Légion.

Les survivants étaient trop faibles.

Certains disparurent dans les jours suivants.

D’autres traversèrent volontairement le Styx.

Un à un.

Hadès ne les retint pas.

Puis vint le dernier.

Une vieille Ombre.

L’un des premiers gardiens.

Il s’arrêta devant Hadès.

— Mon roi.

Hadès secoua la tête.

— Ne m’appelle pas ainsi.

L’Ombre sourit.

— Après trois mille ans, tu aurais pu le dire plus tôt.

Hadès eut un faible sourire.

Puis le gardien regarda le temple.

— Que vas-tu faire ?

Hadès observa les centaines de statues.

— Je ne sais pas.

— Tu en reformeras une autre.

— Non.

L’Ombre le regarda.

— Pourquoi ?

Hadès contempla la statue de Thora.

— Parce que je les ai choisis.

— Ils ont choisi également.

— J’ai demandé.

— Et nous avons répondu.

Hadès resta silencieux.

Le gardien s’approcha du Styx.

Puis se retourna.

— C’est le problème avec les dieux.

Hadès leva les yeux.

— Vous croyez que parce que vous vivez éternellement, toutes les morts sont vos échecs.

Le vieux guerrier sourit.

— Certaines sont simplement nos décisions.

Puis il traversa.

Hadès resta seul.

Le Temple ferma ses portes.

Les flammes bleues s’éteignirent.

Et pendant des millénaires…

aucune Ombre ne marcha dans ses couloirs.

XVIII

LE ROI QUI ATTENDAIT

Hadès continua son devoir.

Les morts arrivaient toujours.

Il les recevait.

Il maintenait les routes.

Il protégeait le Styx.

Mais quelque chose avait disparu.

Perséphone le voyait.

Un jour, elle entra dans la salle du trône.

Hadès observait une immense carte du monde des vivants.

Des milliers de petites lumières y apparaissaient.

Chaque lumière représentait une âme.

Certaines brillaient intensément.

D’autres faiblement.

Perséphone s’arrêta derrière lui.

— Tu recommences.

Hadès ne se retourna pas.

— Quoi ?

— À les observer.

— Je les observe depuis toujours.

Perséphone s’approcha.

— Pas comme cela.

Hadès resta silencieux.

Elle comprit.

— Tu cherches quelqu’un.

— Non.

— Hadès.

Il soupira.

Puis désigna les lumières.

— Je regarde seulement.

Des royaumes naissaient.

D’autres disparaissaient.

Des hommes devenaient soldats.

Des enfants devenaient rois.

Des empires apparaissaient.

Hadès observait parfois certaines âmes plus longtemps que les autres.

Des hommes et des femmes capables de protéger.

De commander.

De choisir.

Mais chaque fois…

il détournait le regard.

Il se souvenait de Thora.

Il se souvenait de la Légion.

Et il refusait de recommencer.

Puis, un jour…

une lumière attira son attention.

Petite.

Lointaine.

Dans une région montagneuse que les hommes appelleraient un jour le Jura.

Hadès observa.

Un enfant.

Puis un adolescent.

Puis un homme.

Derf Kunnen.

Il le regarda aimer.

Construire une famille.

Puis tout perdre.

Hadès vit la maison brûler.

Il vit Derf retrouver le seigneur responsable.

Il entendit les paroles prononcées devant lui.

— Je ne te tue pas pour ma vengeance.

Hadès s’approcha de la carte.

Derf leva son épée.

— Pour que tu ne puisses plus jamais faire cela à quelqu’un d’autre.

Puis il frappa.

Perséphone, derrière Hadès, avait tout vu.

Elle demanda :

— Celui-là ?

Hadès resta longtemps silencieux.

Puis secoua la tête.

— Non.

— Pourquoi ?

Hadès regarda l’âme de Derf.

— Parce que je ne recommencerai pas.

Perséphone ne répondit pas.

Mais elle sourit légèrement.

Elle connaissait Hadès depuis assez longtemps pour savoir une chose.

Lorsqu’il disait qu’il ne ferait jamais quelque chose…

il commençait généralement déjà à y réfléchir.

XIX

LA DAGUE

Les années passèrent.

Derf devint général.

Hadès continua de l’observer.

Pas constamment.

Mais régulièrement.

Puis survint quelque chose d’impossible.

Une signature apparut dans les profondeurs du royaume.

Une énergie qu’Hadès n’avait plus ressentie depuis des millénaires.

Il se leva brutalement de son trône.

Perséphone tourna la tête.

— Qu’y a-t-il ?

Hadès ne répondit pas.

Il regarda vers les Limbes.

Le sceau.

Quelque chose venait de le toucher.

Pas de l’intérieur.

De l’extérieur.

Hadès sentit un frisson parcourir son royaume.

Puis…

plus rien.

Il ouvrit la carte des vivants.

Chercha.

Des centaines de guerres.

Des milliers de morts.

Puis le Jura.

Derf.

Une bataille.

Hadès observa.

Un soldat avançait sur le champ de bataille.

Armure sombre.

Casque sans ouverture.

Aucun visage.

Hadès se leva.

— Non.

Perséphone arriva à côté de lui.

— Qu’est-ce que c’est ?

Hadès ne répondit pas.

Parce qu’il ne savait pas.

Puis il vit l’arme.

Une dague noire.

Forgée dans les Limbes.

Impossible.

La lame entra dans la poitrine de Derf.

Hadès sentit son âme se détacher brutalement de son corps.

Mais elle ne traversa pas.

Elle resta suspendue.

Entre les mondes.

Hadès comprit immédiatement.

Ce n’était pas un meurtre.

C’était une ouverture.

Quelqu’un venait de placer Derf exactement sur la frontière entre la vie et la mort.

Pourquoi ?

Hadès l’ignorait.

Mais pour la première fois depuis des milliers d’années…

les portes du Temple s’ouvrirent seules.

Les flammes bleues se rallumèrent.

Hadès regarda le corridor.

Les statues.

Thora.

Perséphone s’approcha.

— Tu sais ce que cela signifie.

Hadès observa la silhouette de Derf apparaître dans la brume.

Seule.

Désorientée.

Mais déjà la main posée sur son épée.

Hadès eut un léger sourire.

— Oui.

— Tu avais dit que tu ne recommencerais pas.

Hadès la regarda.

Perséphone souriait.

— Je sais ce que j’ai dit.

Au loin, Derf observait le Temple.

Puis sa voix résonna.

— Qui êtes-vous ?

Hadès regarda les portes ouvertes.

Les statues éclairées.

Le trône qu’il n’avait plus occupé en présence d’une Ombre depuis des millénaires.

Il pensa à la première Ombre.

À tous ceux qui avaient suivi.

À Thora.

À son sacrifice.

À sa dernière parole.

Guidez-les.

Puis il regarda Derf Kunnen.

Et pour la première fois depuis la chute de l’ancienne Légion…

Hadès répondit à l’appel.

Derf Kunnen appelé vers le Temple d’Hadès
« Ce n’était pas un meurtre. C’était une ouverture. »
✦

ÉPILOGUE — LE DIEU DES MORTS

Les hommes racontent beaucoup d’histoires sur Hadès.

Ils racontent qu’il est cruel.

Qu’il règne sur un royaume de souffrance.

Qu’il envie Zeus et son ciel.

Qu’il jalouse Poséidon et ses océans.

Qu’il attend chaque mort avec impatience afin d’agrandir son royaume.

Les hommes racontent cela parce qu’ils ont toujours eu besoin de donner un visage à ce qu’ils craignent.

Mais les Ombres connaissent une autre vérité.

Hadès n’a jamais choisi la mort.

Il a choisi ceux qu’elle laissait derrière elle.

Il est l’enfant qui naquit dans l’obscurité…

et qui décida que personne ne devrait y rester prisonnier.

Il est le dieu qui reçut le royaume que personne ne voulait…

et en fit un passage.

Il est le roi devant lequel les empereurs abandonnent leurs couronnes.

Le juge qui sait que les hommes ne peuvent être résumés à leurs plus grandes fautes ni à leurs plus beaux actes.

Le gardien du Styx.

Le maître du Temple.

Le témoin silencieux de milliards de vies.

Et surtout…

il est celui qui connaît le prix de chaque Ombre.

Car derrière chaque statue du Temple existe un nom.

Une vie.

Un choix.

Hadès se souvient de tous.

C’est pourquoi il n’appelle jamais légèrement quelqu’un à rejoindre la Légion.

C’est pourquoi il accepta la condition de Derf Kunnen.

« Je choisis les Ombres. »

Parce qu’au fond…

Hadès ne voulait plus les choisir.

Il voulait que celui qui les commanderait vive parmi elles.

Combatte avec elles.

Les connaisse.

Les aime suffisamment pour hésiter avant de les envoyer au combat.

Et soit prêt, si nécessaire…

à marcher devant elles.

Ainsi Derf Kunnen ne devint pas seulement la première Ombre d’une nouvelle génération.

Il devint la réponse d’Hadès à une question vieille de plusieurs millénaires.

Comment reconstruire la Légion sans répéter les erreurs du passé ?

La réponse n’était pas un dieu.

Ce n’était pas un héros immortel.

Ce n’était pas l’être le plus puissant du monde.

C’était un homme qui avait tout perdu…

et qui, malgré cela, avait décidé de continuer à protéger les autres.

Voilà pourquoi Hadès l’avait observé.

Voilà pourquoi il connaissait son nom.

Voilà pourquoi le Temple l’avait appelé.

Et voilà pourquoi, le jour où Derf Kunnen se tint devant son trône et déclara qu’il choisirait lui-même ses compagnons…

Hadès accepta.

Car des milliers d’années auparavant, dans un royaume encore vide, un homme mort avait dit au jeune dieu quelque chose qu’il n’avait jamais oublié :

« C’est rassurant d’être perdu avec quelqu’un. »

Depuis ce jour, tout ce qu’Hadès avait construit reposait finalement sur cette idée.

Le Styx.

Les routes.

Le Temple.

Les Ombres.

La Légion.

Tout existait pour une seule raison.

Pour qu’au dernier instant…

lorsque les royaumes, les titres, les richesses et les victoires n’ont plus aucune importance…

lorsque même les plus courageux découvrent devant eux l’obscurité…

quelqu’un soit là pour tendre la main.

Car Hadès l’avait compris bien avant Derf Kunnen.

Bien avant Thora.

Bien avant la première Ombre.

La mort est inévitable.

Mais la solitude ne l’est pas.

La mort est inévitable.
Mais la solitude ne l’est pas.

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