Les archives du sanctuaire

Quand les ombres renaquirent

Chronique fondatrice — Livre I

Quand les Ombres renaquirent

La fondation de la Légion des Ombres
« Nous ne sommes ni la mort, ni la vie.
Nous sommes le Passage. »

Sommaire

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PROLOGUE — LE SERMENT DE DERF KUNNEN

Bien avant que son nom ne fût murmuré dans les couloirs du royaume d’Hadès, bien avant que les vivants ne le connaissent sous le nom d’Ombre, Derf Kunnen était un homme.

Un homme de guerre.

Mais pas un homme qui aimait la guerre.

Dans les terres froides du Jura, où les montagnes dessinaient leurs silhouettes sombres au-dessus des vallées et où les brumes matinales s’accrochaient aux sapins, Derf commandait les armées jurassiennes.

Ses hommes l’appelaient Général.

Rarement Monseigneur.

Jamais Maître.

Il mangeait avec eux, marchait avec eux, dormait sous les mêmes pluies et supportait le même froid.

Lorsqu’une colonne devait franchir un col enneigé, Derf marchait devant.

Lorsqu’un soldat tombait, il connaissait souvent son nom.

Lorsqu’une bataille s’annonçait difficile, il ne prononçait jamais ces discours pompeux que les seigneurs affectionnaient avant d’envoyer d’autres hommes mourir à leur place.

— Nous entrons ensemble.

Puis, après un silence :

— Et autant que possible, nous sortirons ensemble.

C’était cela, son autorité.

Elle ne venait ni de son grade, ni de son armure, ni de la bannière jurassienne qui flottait derrière lui.

Elle venait de ce qu’il avait perdu.

Car avant le général, il y avait eu un époux.

Un père.

Une maison.

Des rires.

Une femme qu’il aimait.

Des enfants courant entre les arbres devant leur demeure.

Puis un soir, tout avait disparu.

Un seigneur de guerre de la région, homme brutal entouré de mercenaires et de criminels, avait voulu imposer son autorité aux villages environnants. Derf s’était opposé à lui.

Le seigneur n’avait pas osé l’affronter directement.

Il avait envoyé un homme.

Un assassin.

Celui-ci n’avait trouvé Derf chez lui.

Alors il avait tué ceux qui s’y trouvaient.

Sa femme.

Ses enfants.

Quand Derf était revenu, le feu consumait encore une partie de la maison.

Il n’avait presque rien dit.

On racontait qu’il était resté assis jusqu’au lever du jour au milieu des cendres.

Puis il avait pris son épée.

Il avait retrouvé le meurtrier.

Et, par lui, remonté jusqu’au seigneur qui avait ordonné le massacre.

Derf n’avait demandé ni procès, ni rançon.

Il avait défié le seigneur devant ses propres hommes.

Le duel avait été court.

Lorsque l’homme était tombé à genoux, Derf l’avait regardé longtemps.

— Tue-moi, avait craché le seigneur.

Derf avait serré la poignée de son épée.

— Je ne te tue pas pour ma vengeance.

L’homme avait ri.

— Alors pourquoi ?

Derf s’était approché.

— Pour que tu ne puisses plus jamais faire cela à quelqu’un d’autre.

« Pour que tu ne puisses plus jamais faire cela à quelqu’un d’autre. »

Puis son épée s’était abattue.

Ce jour-là, devant le corps de celui qui avait détruit sa famille, Derf Kunnen avait fait un serment.

Il consacrerait ce qui lui restait de vie à protéger ce qu’il y avait encore de bon parmi les hommes.

Il combattrait les criminels.

Les tyrans.

Les lâches.

Ceux qui tuaient sans nécessité.

Ceux qui faisaient de la souffrance un instrument de pouvoir.

Et s’il devait devenir un guerrier pour empêcher d’autres hommes de connaître ce qu’il avait connu…

alors il serait un guerrier.

Ce serment finit par le mener à la tête des armées du Jura.

Et, des années plus tard, sur une colline battue par le vent, il allait également provoquer sa mort.

Ou quelque chose qui y ressemblait.

I

LA BATAILLE DES BRUMES

Les Bourguignons étaient venus par l’ouest.

Leur armée avait franchi les premières vallées en profitant de plusieurs semaines de pluie qui avaient transformé les chemins en bourbiers et ralenti la mobilisation jurassienne.

Ils espéraient une campagne rapide.

Ils trouvèrent Derf Kunnen.

Pendant trois jours, les deux armées s’étaient observées de part et d’autre d’une succession de collines boisées.

Au quatrième matin, la bataille commença.

Derf avait choisi le terrain.

Les Bourguignons étaient plus nombreux.

Mais le nombre signifiait peu lorsqu’une armée devait progresser dans une gorge étroite, entre des bois détrempés et une pente où chaque cheval perdait pied.

Les archers jurassiens frappèrent les premiers.

Puis l’infanterie.

À midi, l’armée ennemie avait déjà perdu son élan.

Derf combattait au centre.

Son armure portait les traces de plusieurs coups.

Son cheval avait été blessé et évacué.

Il continuait à pied.

— Tenez la ligne !

Autour de lui, ses soldats repoussaient lentement les Bourguignons.

Un lieutenant arriva en courant.

— Général ! Leur aile gauche recule !

Derf essuya du revers de son gant une coulée de sang sur sa joue.

— Ne les poursuivez pas.

— Nous pouvons les briser !

— Justement. C’est ce qu’ils veulent nous faire croire.

Le lieutenant hésita.

Derf désigna les bois.

— Cinquante hommes dans les arbres. Maintenant.

Quelques minutes plus tard, une unité bourguignonne surgit précisément à cet endroit.

Elle fut prise de flanc.

Derf eut un sourire.

— Prévisible.

Puis il leva son épée.

— AVANCEZ !

La ligne jurassienne progressa.

Pour la première fois depuis le début de la journée, la victoire semblait proche.

C’est à cet instant que Derf le vit.

Un soldat se tenait au milieu du chaos.

Immobile.

Cela seul était étrange.

Autour de lui, les hommes criaient, frappaient, mouraient.

Lui ne bougeait pas.

Il portait une armure bourguignonne, mais aucune couleur, aucun blason.

Son casque était entièrement fermé.

Aucune fente.

Aucun orifice.

Pas même pour les yeux.

Derf fronça les sourcils.

— Toi !

Le soldat tourna lentement la tête.

Puis il marcha vers lui.

Un Jurassien tenta de l’intercepter.

L’étranger passa simplement devant lui.

Le soldat jurassien s’effondra.

Derf n’avait même pas vu le coup.

Un deuxième homme attaqua.

Même résultat.

Derf leva son épée.

L’être arriva devant lui.

De près, quelque chose semblait profondément incorrect.

Aucun souffle ne sortait du casque.

Aucune boue ne tachait ses bottes.

Autour de lui, le vacarme de la bataille paraissait presque étouffé.

Derf attaqua.

Sa lame frappa l’épaule de l’homme.

Le métal résonna.

L’étranger ne recula pas.

Alors Derf aperçut quelque chose dans sa main.

Une dague.

Noire.

Pas noire comme du métal teinté.

Noire comme une absence de lumière.

Des inscriptions minuscules couraient le long de la lame.

Derf tenta de se dégager.

Trop tard.

La dague frappa son plastron.

L’acier jurassien aurait dû résister.

La lame le traversa comme une feuille de parchemin.

Puis elle pénétra dans sa poitrine.

Derf ouvrit les yeux.

Le froid fut immédiat.

Un froid impossible.

Comme si l’hiver entier venait d’entrer dans son corps.

L’étranger approcha son casque du visage de Derf.

Et, de derrière cette surface métallique sans ouverture, une voix murmura :

— Enfin.

Derf voulut répondre.

Aucun son ne sortit.

La dague fut retirée.

Ses jambes cédèrent.

Le ciel apparut au-dessus de lui.

Puis les visages de ses soldats.

— GÉNÉRAL !

Quelqu’un le rattrapa.

— MÉDECIN !

Derf sentit des mains arracher son plastron.

Il voyait leurs lèvres bouger.

Mais leurs voix semblaient venir de très loin.

Le ciel gris du Jura s’éloigna.

La bataille devint silencieuse.

Puis la brume arriva.

II

ENTRE DEUX MONDES

Derf ouvrit les yeux.

Il était encore couché sur le champ de bataille.

Du moins le croyait-il.

Son lieutenant était penché au-dessus de lui.

— Derf !

Un autre homme comprimait la plaie de sa poitrine.

— Restez avec nous !

Derf voulut lui répondre.

Sa bouche bougea.

Mais aucun son ne vint.

Et quelque chose d’étrange se produisit.

La main du lieutenant traversa légèrement son épaule.

Derf fronça les sourcils.

Il regarda autour de lui.

Les soldats couraient.

Les Bourguignons reculaient.

Les étendards du Jura avançaient.

La bataille continuait.

Pourtant…

les couleurs disparaissaient.

Lentement.

D’abord le rouge.

Puis le bleu.

Puis le vert des forêts.

Tout devenait gris.

Une brume épaisse apparut autour des combattants.

Les silhouettes de ses hommes devinrent floues.

— Non…

Cette fois, Derf entendit sa propre voix.

Il se releva.

Et resta figé.

Son corps était toujours au sol.

Ses hommes étaient autour.

— Non…

Il regarda ses mains.

Elles étaient là.

Mais presque translucides.

Derrière elles, il distinguait l’herbe.

Le champ de bataille se couvrit entièrement de brume.

Les silhouettes disparurent.

Les cris s’éteignirent.

Puis vint un son.

Une cloche.

Un seul coup.

Profond.

Derf se retourna.

Quelque chose apparaissait au loin.

D’abord une ligne sombre.

Puis des colonnes.

Puis des marches.

La brume se retira progressivement, révélant un paysage qu’il n’avait jamais vu.

Une vallée de pierre noire s’étendait devant lui.

Aucun soleil n’éclairait le ciel.

Pourtant, une lueur pâle baignait les reliefs.

Et au centre de cette vallée…

se dressait un temple.

Immense.

Adossé à une montagne noire.

Ses fondations semblaient se confondre avec la roche elle-même.

Des centaines de marches menaient à une façade soutenue par des colonnes démesurées.

Entre elles brûlaient des flammes bleues.

Aucun vent.

Aucun bruit.

Sauf cette cloche.

Un deuxième coup.

Derf regarda derrière lui.

La bataille n’était plus qu’une silhouette diffuse dans la brume.

Puis elle disparut.

Il était seul.

Alors une voix résonna dans la vallée.

— DERF KUNNEN.

Derf porta instinctivement la main à son épée.

— Qui êtes-vous ?

Pas de réponse.

Il observa le temple.

— Où suis-je ?

La voix revint.

— ENTRE CE QUI FUT…

Un troisième coup de cloche.

— …ET CE QUI SERA.

Derf resta immobile quelques secondes.

Puis il soupira.

— Voilà qui est extrêmement clair.

Pour la première fois depuis son arrivée, quelque chose ressemblant presque à un rire parcourut la vallée.

Très lointain.

Très ancien.

Derf leva les yeux vers le temple.

— Bon.

Il posa la main sur son épée.

— Puisque visiblement personne ne compte venir me chercher…

Et il commença à monter.

III

LE TEMPLE DES OMBRES

Les marches semblaient ne jamais finir.

À mesure que Derf avançait, il comprit que le temple était beaucoup plus grand qu’il ne l’avait imaginé.

Les colonnes de sa façade représentaient des silhouettes humaines enlacées dans des racines de pierre.

Au-dessus de l’entrée était gravé un symbole inconnu :

un cercle traversé par une lame verticale, entouré d’ailes sombres.

Sous le symbole apparaissait une phrase.

Derf ne connaissait pas cette langue.

Pourtant il la comprit.

NOUS NE SOMMES NI LA MORT, NI LA VIE.
NOUS SOMMES LE PASSAGE.

Nous sommes le passage.

Il franchit les portes.

Elles s’ouvrirent sans qu’il les touche.

La première salle était immense.

Au centre se dressait une statue.

Un homme en armure, agenouillé, tenant une lance brisée.

Aucun nom.

Seulement une phrase gravée dans le socle.

Il tint la Porte lorsque tous les autres reculèrent.

Derf contempla le visage de pierre.

Il ne connaissait pas cet homme.

Pourtant quelque chose dans son expression le troubla.

Une fatigue.

Une tristesse.

Mais aucune peur.

Derf poursuivit.

Une deuxième salle.

Une femme, cette fois.

Grande.

Les cheveux attachés derrière la tête.

Deux dagues à la ceinture.

Elle escorta dix mille âmes à travers les plaines de cendres.

Troisième salle.

Un vieil homme portant un bâton.

Il ne leva jamais son arme contre un innocent.

Quatrième salle.

Un guerrier gigantesque.

Cinquième.

Une femme en robe.

Sixième.

Un jeune homme tenant une bannière.

Puis encore une autre.

Et une autre.

Des dizaines.

Peut-être des centaines.

Tous différents.

Soldats.

Prêtres.

Femmes.

Hommes.

Jeunes.

Vieux.

Certaines statues portaient des armes.

D’autres non.

Tous avaient pourtant le même symbole gravé quelque part sur eux.

Le cercle.

La lame.

Les ailes.

Derf commença à comprendre.

Ce lieu n’était pas un simple temple.

C’était un mémorial.

Il monta encore.

Plus il approchait du sommet, plus les statues portaient les traces d’un combat.

Bras cassés.

Armures déchirées.

Visages marqués.

Puis il arriva devant une statue différente des autres.

Une femme.

Elle se tenait debout, une épée dans une main et une flamme sculptée dans l’autre.

Derrière elle, plusieurs formes monstrueuses semblaient aspirées dans une faille.

Sur son socle était inscrit un seul nom.

THORA.

Derf resta longtemps devant elle.

Il ignorait encore pourquoi.

Mais quelque chose lui disait qu’il reverrait ce nom.

Au bout du corridor se trouvaient deux portes monumentales.

Elles s’ouvrirent.

Derrière elles attendait la salle du trône.

Derf Kunnen face à Hadès dans la salle du trône
« Au sommet du Temple, celui qui régnait sur les morts l’attendait. »
IV

HADÈS

Le plafond était invisible.

Il se perdait dans l’obscurité.

Des centaines de flammes bleues brûlaient le long des murs.

Au centre de la salle coulait une rivière noire.

Un pont de pierre la traversait.

Et de l’autre côté…

se dressait un trône.

L’homme assis dessus ne ressemblait pas à ce que Derf aurait imaginé d’un dieu.

Il n’avait ni cornes.

Ni apparence monstrueuse.

Il avait celle d’un homme immense vêtu d’une armure sombre.

Ses cheveux noirs tombaient jusqu’à ses épaules.

Son visage était sévère.

Ancien.

Ses yeux surtout…

semblaient contenir quelque chose que Derf n’avait jamais vu chez un humain.

Le temps.

Des milliers d’années de souvenirs.

Des royaumes apparus puis disparus.

Des empires réduits en poussière.

Des milliards d’âmes ayant traversé les portes de son royaume.

Derf s’avança.

L’homme le regarda.

— Derf Kunnen.

— Vous connaissez mon nom.

— Je connais le nom de chaque homme qui franchit mes frontières.

Derf comprit.

Il observa la rivière.

Puis le trône.

— Hadès.

Le dieu inclina légèrement la tête.

— Enfin.

Derf porta la main à sa poitrine.

La blessure avait disparu.

— Je suis mort ?

Hadès resta silencieux.

— Ce n’était pas une question compliquée.

Une ombre de sourire apparut sur les lèvres du dieu.

— Non.

Derf souffla.

— Bien.

— Mais tu n’es plus vraiment vivant non plus.

Derf cessa de sourire.

Hadès se leva.

— La dague qui t’a frappé n’est pas une arme humaine.

— J’avais remarqué.

— Elle a été forgée dans les Limbes.

Hadès descendit lentement les marches du trône.

— Elle ne tue pas le corps. Elle déchire ce qui le relie à l’âme.

Derf pensa au soldat sans visage.

— Qui était cet homme ?

Hadès s’arrêta.

— Je l’ignore.

Cette réponse surprit davantage Derf que tout le reste.

— Vous êtes le dieu des morts.

— Justement.

Hadès leva les yeux.

— Et cette chose n’était pas morte.

Silence.

Puis Hadès marcha vers l’une des parois.

D’un geste, il fit apparaître des milliers de points lumineux.

Des âmes.

— Depuis que les hommes existent, ils meurent.

Les lumières commencèrent à avancer.

— Et depuis qu’ils meurent, ils doivent traverser.

Des rivières apparurent.

Des portes.

Des chemins.

— Certains acceptent leur mort. D’autres refusent. Certains se perdent. Certains sont retenus par la colère, la peur, l’amour ou la vengeance.

Derf regarda les milliers de silhouettes.

— Et vous les guidez.

— Pas moi.

Hadès se retourna.

— Eux.

Les statues du temple apparurent autour des lumières.

— Les Ombres.

V

LA PREMIÈRE LÉGION

Hadès leva une main.

Le temple disparut.

Derf se retrouva sur un champ immense sous un ciel sans étoiles.

Des milliers de guerriers marchaient.

Leurs armures étaient noires.

Leurs capes semblaient composées de fumée.

Mais ils ne ressemblaient pas à une armée de conquérants.

Autour d’eux avançaient des âmes.

Des vieillards.

Des enfants.

Des soldats.

Des rois.

Des paysans.

— Il y a très longtemps, expliqua Hadès, les morts trouvaient seuls leur chemin.

Puis les hommes commencèrent à faire la guerre à une échelle qu’aucun dieu n’avait imaginée.

Les images changèrent.

Des villes brûlaient.

Des armées s’affrontaient.

Des milliers de corps couvraient les plaines.

— Trop d’âmes arrivaient en même temps. Certaines se perdaient. D’autres furent découvertes par des créatures qui se nourrissaient de leur peur.

Derf vit une silhouette noire bondir sur une âme.

Puis un guerrier l’abattre.

— J’ai alors choisi certains morts.

— Pourquoi eux ?

— Parce qu’ils avaient passé leur existence à protéger les autres.

Hadès regarda Derf.

— Et parce que même après leur mort, ils étaient prêts à continuer.

L’image s’étendit.

Une armée d’Ombres apparut.

— Ils formèrent la première Légion.

Pendant des millénaires, elle parcourut les frontières entre les mondes.

Lorsque les champs de bataille étaient couverts de morts, elle venait.

Lorsque des enfants mouraient seuls, une Ombre les prenait par la main.

Lorsque des rois refusaient de quitter leur trône, elle leur rappelait que même les couronnes ne traversent pas le Styx.

Lorsque des créatures tentaient de dévorer les âmes…

elle combattait.

Derf observa une Ombre se battre contre une immense forme noire.

— Ils étaient des guerriers ?

— Certains.

Hadès fit apparaître la statue du vieillard au bâton.

— D’autres étaient des guides.

La femme aux deux dagues.

— Des éclaireurs.

L’homme à la lance.

— Des gardiens.

Puis Thora.

— Et parfois…

Hadès marqua un silence.

— Des généraux.

La femme de pierre prit vie.

Derf vit Thora commander des centaines d’Ombres.

Elle était impressionnante.

Non par sa taille.

Mais par la manière dont les autres la suivaient.

— Elle vous ressemblait, dit Hadès.

Derf eut un petit rire.

— Je doute qu’elle apprécie la comparaison.

— Elle aurait répondu exactement cela.

Hadès sourit.

Puis l’image changea.

Le ciel devint rouge.

Quelque chose se déchira.

Une faille apparut entre les mondes.

Et des créatures en sortirent.

Des choses impossibles.

Certaines possédaient plusieurs corps.

D’autres semblaient changer de forme à chaque instant.

Visages humains.

Mâchoires animales.

Ailes.

Tentacules.

Os.

Fumée.

— Les Chimères.

Derf les observa.

— Elles viennent des Limbes ?

— Nous le pensions.

Hadès serra légèrement les mâchoires.

— Nous avions tort.

Les Chimères attaquèrent.

Et les Ombres commencèrent à mourir.

— Elles ne se nourrissaient pas des âmes.

Une créature engloutit une Ombre.

— Elles se nourrissaient de ce que les âmes avaient été.

Souvenirs.

Peurs.

Colère.

Douleur.

À chaque âme absorbée, elles devenaient plus puissantes.

La guerre dura des années.

Puis des décennies.

La Légion recula.

Des centaines d’Ombres devinrent quelques dizaines.

Les Chimères atteignirent finalement la frontière du royaume d’Hadès.

Et là…

Thora prit une décision.

VI

LE SACRIFICE DE THORA

Derf vit la générale debout devant une porte gigantesque.

Derrière elle se tenaient les dernières Ombres.

Devant elles arrivaient les Chimères.

Des milliers.

Thora regarda ses guerriers.

— Reculez.

Personne ne bougea.

— C’est un ordre.

Un soldat s’avança.

— Général…

— Partez.

— Nous pouvons encore combattre.

Thora sourit tristement.

— Non.

Elle regarda les créatures.

— Mais nous pouvons encore gagner.

Elle planta son épée dans le sol.

Hadès apparut à côté de Derf.

— Elle avait découvert un rituel.

Des symboles lumineux apparurent autour de Thora.

— Une prison capable d’enfermer les Chimères dans une région des Limbes dont aucune créature ne pouvait s’échapper.

Derf comprit immédiatement.

— Il y avait un prix.

Hadès ne répondit pas.

Il n’en avait pas besoin.

Thora leva les bras.

Les Chimères se ruèrent sur elle.

Une lumière apparut sous ses pieds.

Puis autour d’elle.

Puis dans tout le paysage.

Les Ombres crièrent son nom.

Thora ferma les yeux.

Et prononça les paroles du sort.

Son corps commença à se fissurer.

De la lumière sortit de sa peau.

Chaque pulsation agrandissait la faille sous les Chimères.

Derf vit ses genoux trembler.

Elle continua.

Du sang coula de son nez.

Puis de ses yeux.

Elle continua.

Les premières Chimères furent aspirées.

Puis des centaines.

Puis des milliers.

La faille hurlait.

Les Ombres tentèrent de revenir vers elle.

Thora leva une dernière fois la tête.

— NON !

Sa voix fit trembler le monde.

Puis elle regarda ses soldats.

Et sourit.

— Guidez-les.

« Guidez-les. »

Ce furent ses derniers mots.

La lumière engloutit tout.

Quand elle disparut…

les Chimères avaient disparu.

Thora aussi.

Derf resta silencieux.

Hadès poursuivit.

— Les Chimères étaient enfermées.

— Et la Légion ?

— Brisée.

Les quelques survivants avaient utilisé toute leur énergie pour maintenir le sceau.

Certains disparurent.

D’autres cessèrent simplement d’exister.

Les siècles passèrent.

Plus aucune Ombre ne parcourut les routes entre les mondes.

Le temple resta vide.

Les morts durent trouver seuls leur chemin.

Et Hadès attendit.

— Pourquoi ne pas avoir reformé la Légion ?

— Parce que je ne voulais plus choisir.

Derf se retourna.

Hadès le regardait directement.

— J’avais choisi Thora.

Puis les autres.

— Et je les ai tous envoyés à leur perte.

Derf comprit alors quelque chose qu’il n’aurait jamais imaginé.

Hadès avait peur.

Pas pour lui.

Pour ceux qu’il commandait.

Derf connaissait ce sentiment.

— Alors pourquoi moi ?

Hadès regarda sa poitrine.

— Parce que la dague qui t’a frappé vient d’un lieu qui devrait être inaccessible.

Silence.

— Le sceau de Thora faiblit.

VII

LE PACTE

Ils revinrent dans la salle du trône.

Derf resta longtemps sans parler.

Puis il demanda :

— Que voulez-vous de moi ?

Hadès répondit simplement :

— Que tu reforges la Légion.

Derf éclata presque de rire.

— Vous me connaissez depuis combien de temps ?

— Beaucoup plus longtemps que tu ne l’imagines.

— Alors vous devriez savoir que je ne sers aucun dieu.

— Je ne te demande pas de me servir.

Derf leva un sourcil.

— Je te demande de servir la mission.

Cette réponse l’arrêta.

Hadès s’approcha.

— Les âmes se perdent à nouveau, Derf Kunnen. Des choses anciennes bougent dans les Limbes. Quelqu’un possède des armes qui ne devraient plus exister.

Il désigna la poitrine de Derf.

— Et aujourd’hui, l’une de ces armes t’a trouvé.

— Pourquoi ?

— Voilà justement une question que j’aimerais voir résolue.

Derf marcha jusqu’à la rivière noire.

Il pensa à ses hommes.

Au Jura.

À sa famille.

À son serment.

— Si j’accepte…

— Tu ne seras plus vivant comme avant.

Derf se retourna.

— Et je serai mort ?

— Pas exactement.

— Décidément, vous aimez les réponses simples.

Hadès eut un sourire.

Puis son visage redevint grave.

— Tu deviendras une Ombre. Tu pourras marcher parmi les vivants lorsque cela sera nécessaire. Mais une partie de toi appartiendra toujours à ce royaume.

— Immortel ?

— Non.

— Invincible ?

— Certainement pas.

— Bon. J’aurais trouvé cela ennuyeux.

Hadès tendit la main.

Derf ne la prit pas.

— Une condition.

Le dieu des morts abaissa lentement le bras.

— Parle.

— Je choisis les Ombres.

« Je choisis les Ombres. »

Hadès fronça les sourcils.

— Toutes ?

— Toutes.

— Tu refuses que je les désigne ?

— Oui.

Hadès resta silencieux.

Derf poursuivit.

— Une armée ne se construit pas en trouvant les meilleurs guerriers.

Il se rapprocha du dieu.

— Elle se construit en trouvant les bonnes personnes.

— Et qu’est-ce qu’une bonne personne ?

Derf réfléchit.

— Quelqu’un à qui vous confieriez votre vie lorsqu’il n’existe plus aucune raison de vous faire confiance.

Hadès le fixa.

Derf continua.

— Je ne veux pas des plus forts.

— Non ?

— Je veux ceux qui restent quand les autres partent. Ceux qui réfléchissent lorsqu’il serait plus facile de frapper. Ceux qui savent combattre mais savent aussi pourquoi ils combattent.

Il regarda les statues.

— Je choisirai mes Ombres.

Long silence.

Puis Hadès tendit à nouveau la main.

— Alors choisis-les bien.

Derf la saisit.

La salle entière trembla.

Les flammes bleues s’éteignirent.

Le noir absolu engloutit Derf.

Puis vint le froid.

La douleur explosa dans sa poitrine.

Il tomba à genoux.

Une marque apparut sur sa peau.

Le cercle.

La lame.

Les ailes.

Son cœur battit une dernière fois.

Puis s’arrêta.

Derf ouvrit les yeux.

Devant lui se tenait sa femme.

Ses enfants.

Il voulut courir vers eux.

Il fit un pas.

Sa femme sourit.

Puis secoua doucement la tête.

— Pas encore.

Derf s’arrêta.

Il sentit sa gorge se nouer.

Les silhouettes reculèrent lentement.

— Attendez…

Son fils leva la main.

Derf leva la sienne.

Puis ils disparurent.

La douleur revint.

Il poussa un cri.

Des volutes noires sortirent du sol et s’enroulèrent autour de ses bras.

Son armure se fissura.

Le métal jurassien tomba morceau après morceau.

Une nouvelle armure se forma à sa place.

Noire.

Mate.

Traversée par des lignes argentées.

Sa cape se transforma en fumée.

Ses yeux s’ouvrirent.

Pendant une seconde, aucune pupille n’apparut.

Seulement deux lueurs pâles.

Puis elles disparurent.

Hadès se tenait devant lui.

Derf se releva.

Quelque chose avait changé.

Il entendait la rivière.

Il entendait les murmures des âmes.

Il percevait le monde des vivants, très loin au-dessus de lui.

Hadès prononça alors les mots que personne n’avait prononcés depuis des siècles.

— Relève-toi, Ombre.

Derf regarda ses mains.

Puis son reflet dans la rivière noire.

— Je suppose que c’est la partie où je dois m’agenouiller.

Hadès haussa un sourcil.

Derf sourit.

— Ça ne va pas être possible.

Un rire immense résonna dans la salle du trône.

Pour la première fois depuis des millénaires…

Hadès riait.

VIII

LE RETOUR

Sur le champ de bataille du Jura, le corps de Derf Kunnen ne respirait plus.

Ses lieutenants avaient cessé d’espérer.

— Il est mort…

Personne ne répondit.

Les Bourguignons avaient été repoussés.

La bataille était gagnée.

Mais aucun soldat ne célébrait la victoire.

Puis la main de Derf se referma.

Un homme recula.

— Général ?

Derf inspira brutalement.

Ses yeux s’ouvrirent.

Il se redressa.

Les soldats autour de lui reculèrent de stupéfaction.

— Par tous les saints…

Derf regarda autour de lui.

Le ciel.

Les arbres.

Les hommes.

Puis sa poitrine.

Aucune blessure.

Seulement une cicatrice sombre sous son armure brisée.

Son lieutenant se mit à rire.

— Vous êtes vivant !

Derf regarda vers l’endroit où le soldat sans visage l’avait frappé.

Aucune trace de lui.

— Oui…

Puis, après un instant :

— À peu près.

IX

MLT

Derf ne choisit pas son premier compagnon immédiatement.

Pendant plusieurs mois, il observa.

Hadès aurait pu lui donner des milliers de noms.

Derf refusa.

Il voulait voir les hommes lorsqu’ils ne savaient pas qu’on les regardait.

C’est ainsi qu’il entendit parler de MLT.

Un commandant dont les victoires avaient quelque chose d’étrange.

Elles coûtaient rarement autant de vies que prévu.

Un homme qui semblait toujours avoir trois mouvements d’avance.

Derf partit à sa rencontre.

Il le trouva dans une forteresse assiégée.

L’ennemi disposait de presque deux fois plus d’hommes.

Pourtant MLT était parfaitement calme.

Il déplaçait des marqueurs sur une carte.

Un officier entra.

— Ils préparent un nouvel assaut !

MLT ne leva même pas les yeux.

— Non.

— Seigneur ?

— Ils veulent que nous pensions qu’ils préparent un assaut.

Il déplaça un pion.

— Leur objectif est la porte nord.

L’officier regarda la carte.

— Comment pouvez-vous le savoir ?

— Parce que si j’étais eux, c’est ce que je ferais.

Une voix surgit derrière lui.

— Voilà une phrase dangereuse.

MLT se retourna.

Derf était appuyé contre une colonne.

— Qui êtes-vous ?

— Quelqu’un qui aimerait vous poser une question.

MLT regarda les gardes.

— Comment êtes-vous entré ?

— Ce n’est pas la question.

— Pour moi, si.

Derf sourit.

— Vous me plaisez déjà.

Une heure plus tard, l’assaut ennemi arriva.

Par la porte nord.

MLT l’attendait.

La bataille fut courte.

Lorsque le calme revint, Derf retrouva MLT sur les remparts.

— Vous auriez pu poursuivre.

— Oui.

— Vous auriez probablement détruit leur armée.

— Probablement.

— Alors pourquoi ne pas l’avoir fait ?

MLT regarda les fuyards au loin.

— Parce qu’ils fuient.

— Et ?

— Un homme qui fuit a cessé de représenter une menace.

Derf resta silencieux.

MLT se tourna vers lui.

— Maintenant, vous allez enfin m’expliquer qui vous êtes ?

Derf regarda l’horizon.

— Croyez-vous à la vie après la mort ?

MLT le fixa.

— C’est votre méthode habituelle pour commencer une conversation ?

— Non.

Derf sourit.

— Habituellement je commence par boire quelque chose.

Cette nuit-là, Derf lui raconta tout.

Le temple.

Hadès.

Thora.

Les Chimères.

La Légion.

MLT écouta sans l’interrompre.

Quand Derf termina, un long silence suivit.

— Donc…

— Vous êtes mort.

— Techniquement, le sujet est discuté.

— Vous travaillez pour Hadès.

— Je préfère dire avec Hadès.

— Vous voulez reformer une armée chargée d’escorter les morts.

— En simplifiant énormément, oui.

MLT réfléchit.

— Et vous voulez que je la rejoigne.

— Oui.

— Pourquoi moi ?

Derf s’approcha du parapet.

— Parce qu’aujourd’hui vous pouviez gagner davantage.

Il regarda les torches ennemies disparaître au loin.

— Et vous avez choisi de ne pas tuer davantage.

MLT ne répondit pas.

Derf se tourna vers lui.

— Tout le monde sait gagner une bataille quand il possède la force nécessaire.

Son regard devint sérieux.

— Peu d’hommes savent s’arrêter lorsqu’ils ont gagné.

Silence.

— Une Ombre doit savoir combattre.

Derf tendit la main.

— Mais surtout savoir pourquoi.

MLT regarda cette main.

— Et si je refuse ?

— Je repartirai.

— C’est tout ?

— Je vous ai dit que je choisissais mes Ombres.

Derf sourit.

— Je n’ai jamais dit que je les kidnappais.

MLT eut un petit rire.

Puis regarda encore une fois les lumières dans la vallée.

— Et si j’accepte ?

L’obscurité sembla soudain devenir plus profonde derrière Derf.

Pendant une fraction de seconde, MLT aperçut les colonnes du temple.

Les flammes bleues.

Le fleuve noir.

Et très loin…

un trône.

La voix d’Hadès résonna.

— ALORS ENTRE.

MLT pâlit.

Derf grimaça.

— Il aime beaucoup les entrées théâtrales.

MLT resta silencieux.

Puis il saisit l’avant-bras de Derf.

— J’accepte.

Ce soir-là…

la Légion compta deux Ombres.

X

WARSHADOW

Le troisième ne fut pas aussi facile à convaincre.

Warshadow était déjà une légende parmi les vivants.

Un guerrier dont le nom circulait d’armée en armée.

Certains disaient qu’il avait combattu sur cent champs de bataille.

D’autres qu’il n’avait jamais perdu un duel.

D’autres encore qu’il était impossible de savoir à qui allait réellement sa loyauté.

Derf ne croyait pas aux légendes.

Il partit donc vérifier.

Il trouva Warshadow au milieu d’un village détruit.

Pas en train de combattre.

En train d’enterrer les morts.

Seul.

Derf l’observa un moment.

— Vous pourriez demander de l’aide.

Warshadow continua de creuser.

— Il n’y a plus personne.

— Si.

Warshadow releva la tête.

— Moi.

Il planta sa pelle dans la terre.

— Vous êtes Derf Kunnen.

— Et vous êtes difficile à trouver.

— C’est généralement volontaire.

Derf regarda les tombes.

— Qui a fait ça ?

Le visage de Warshadow se ferma.

— Des hommes qui prétendaient faire la guerre.

— Et maintenant ?

— Morts.

Derf regarda les tombes.

— Vous les avez tués.

— Oui.

— Tous ?

Warshadow le fixa.

— Ceux qui avaient participé.

— Et les autres ?

— Je les ai laissés partir.

Derf sourit légèrement.

Encore une fois.

La limite.

Savoir quand frapper.

Savoir quand s’arrêter.

— J’ai une proposition.

Warshadow reprit sa pelle.

— Non.

Derf cligna des yeux.

— Je n’ai encore rien dit.

— Les hommes qui commencent par cette phrase veulent toujours que je fasse quelque chose de dangereux, stupide ou mal payé.

— Là, pour le salaire, effectivement, ça risque d’être compliqué.

Warshadow s’arrêta.

Puis un coin de sa bouche se releva.

— Parlez.

Derf raconta l’histoire.

Warshadow l’écouta.

Mais contrairement à MLT, il ne posa presque aucune question.

Quand Derf termina, il reprit simplement :

— Non.

Derf fronça les sourcils.

— Pourquoi ?

Warshadow désigna les tombes.

— J’ai déjà assez de morts derrière moi.

Cette phrase frappa Derf.

Il ne répondit pas immédiatement.

Puis il marcha jusqu’à une tombe fraîche.

— Moi aussi.

Warshadow leva les yeux.

— Ma femme.

Derf fixa la terre.

— Mes enfants.

Silence.

— Pendant longtemps, j’ai cru que combattre les hommes mauvais suffirait à donner un sens à leur mort.

Il secoua la tête.

— J’avais tort.

Warshadow ne dit rien.

— On ne donne pas de sens aux morts.

Derf regarda les tombes.

— On leur donne du respect.

Il se tourna vers Warshadow.

— La Légion n’existe pas pour accumuler les morts.

— Alors pourquoi existe-t-elle ?

— Pour que personne ne franchisse seul la dernière route.

Warshadow resta immobile.

Derf poursuivit.

— Tu as enterré ces gens alors que tu ne les connaissais pas.

— Quelqu’un devait le faire.

— Exactement.

Le silence devint lourd.

Derf tendit la main.

— C’est exactement pour cela que je suis venu te chercher.

Warshadow observa sa main.

Puis Derf.

— Et si vos Chimères reviennent ?

— Nous les combattrons.

— Et si elles sont plus fortes que nous ?

— Nous apprendrons.

— Et si nous perdons ?

Derf eut un sourire.

— Alors j’espère que tu auras une meilleure idée.

Warshadow eut un rire bref.

Puis son expression redevint sérieuse.

— Je ne m’agenouillerai devant personne.

Derf retira sa main.

— Parfait.

Warshadow fronça les sourcils.

— Parfait ?

— J’ai dit exactement la même chose à Hadès.

Le vent se leva.

Les ombres des arbres s’allongèrent.

Une flamme bleue apparut soudain entre eux.

Puis une deuxième.

Puis dix.

Puis cent.

Pendant quelques secondes, le village disparu laissa place au temple.

Warshadow regarda autour de lui.

Les statues.

Les colonnes.

La rivière noire.

Au loin, Hadès attendait.

MLT se tenait déjà à ses côtés.

Derf fit quelques pas.

Puis se retourna.

— Alors ?

Warshadow observa le temple.

Puis Thora.

Sa statue dominait le corridor.

Il lut son nom.

— Qui est-elle ?

— Celle grâce à qui nous sommes encore là pour avoir cette conversation.

Warshadow contempla longtemps son visage de pierre.

Puis avança.

Il passa devant Derf.

— Je n’ai toujours pas dit oui.

Derf rejoignit MLT.

— Évidemment.

Warshadow fit encore quelques pas.

Puis lança par-dessus son épaule :

— Mais je veux entendre toute l’histoire.

Derf sourit.

MLT également.

Hadès, lui, resta parfaitement immobile.

Warshadow arriva devant le trône.

Le dieu des morts le regarda.

— WARSHADOW.

Le guerrier croisa les bras.

— Hadès.

MLT murmura à Derf :

— Il vient réellement de parler comme cela au dieu des morts ?

— Oui.

— Et vous trouvez cela normal ?

Derf réfléchit.

— Je crois que je viens de comprendre pourquoi je l’ai choisi.

Hadès descendit de son trône.

Il s’arrêta devant Warshadow.

— Sais-tu ce que signifie devenir une Ombre ?

— Non.

— Tu abandonneras une partie de ce que tu es.

— Tout le monde abandonne quelque chose.

Hadès observa l’homme.

— Tu verras des choses qu’aucun vivant ne devrait voir.

— J’en ai déjà vu beaucoup.

— Tu combattras des créatures que tu ne comprendras pas.

— Elles non plus ne me comprendront probablement pas.

Derf baissa la tête pour dissimuler son sourire.

Même Hadès sembla hésiter.

Puis Warshadow regarda la statue de Thora.

— Elle savait qu’elle allait mourir ?

— Oui.

— Et elle l’a fait quand même ?

— Oui.

Warshadow resta silencieux.

Puis il regarda Derf.

— Et toi ?

— Quoi ?

— Si cela devait arriver un jour…

Il désigna la statue.

— Tu le ferais ?

Derf ne répondit pas immédiatement.

Puis :

— Pour eux ?

Il regarda MLT.

Warshadow.

Les statues.

— Oui.

Warshadow hocha lentement la tête.

— Alors moi aussi.

Hadès leva les yeux.

Les flammes du temple s’élevèrent brusquement.

Le sol trembla.

Et pour la troisième fois seulement depuis la disparition de l’ancienne Légion…

le symbole apparut sur la poitrine d’un homme.

Le cercle.

La lame.

Les ailes.

Warshadow ferma les yeux.

Puis les rouvrit.

Il était devenu une Ombre.

Derf, MLT et Warshadow guidant l’âme d’un enfant
« La Légion ne renaquit pas pour conquérir. Elle renaquit pour guider. »
✦

ÉPILOGUE — LES TROIS PREMIÈRES OMBRES

Ils se retrouvèrent tous les trois au sommet du temple.

Derf.

MLT.

Warshadow.

Devant eux s’étendaient les plaines infinies du royaume des morts.

Des millions de lumières avançaient lentement dans l’obscurité.

Des âmes.

Hadès se plaça derrière eux.

— Autrefois, ils étaient des milliers.

Derf regarda les statues.

— Nous ne sommes que trois.

— Toute légion commence quelque part.

MLT croisa les bras.

— Trois contre les créatures qui ont détruit l’ancienne Légion.

Warshadow eut un petit sourire.

— J’ai connu de meilleures chances.

Derf les regarda.

Puis il observa les routes menant au Styx.

Une petite lumière s’était éloignée des autres.

L’âme d’un enfant.

Perdue.

Seule.

Derf descendit immédiatement les marches.

MLT le regarda.

— Où vas-tu ?

Derf désigna l’enfant.

— Commencer.

Ils le suivirent.

Lorsque Derf arriva près de l’âme, l’enfant leva les yeux.

— Monsieur ?

Derf s’agenouilla.

— Oui ?

— Je suis mort ?

Derf resta silencieux quelques secondes.

Puis répondit doucement :

— Oui.

L’enfant baissa la tête.

— J’ai peur.

Derf tendit la main.

— Je sais.

La petite main saisit la sienne.

— Où est-ce qu’on va ?

Derf regarda MLT.

Puis Warshadow.

Enfin il leva les yeux vers le temple.

Vers Hadès.

Vers les statues des anciennes Ombres.

Vers Thora.

— De l’autre côté.

L’enfant hésita.

— Et vous venez avec moi ?

Derf sourit.

— Jusqu’au bout.

« Aucune âme ne devrait affronter seule l’obscurité. »

Alors ils marchèrent.

Une Ombre devant.

Deux derrière.

Trois silhouettes seulement dans l’immensité du royaume des morts.

Mais lorsque Derf passa devant la statue de Thora, quelque chose se produisit.

La pierre vibra.

Très légèrement.

Puis, sous les pieds de la générale disparue depuis des millénaires, une ancienne inscription se remit à briller.

Lorsque trois marcheront de nouveau ensemble, les Ombres renaîtront.

Hadès la regarda.

Il connaissait ces mots.

Il ne les avait plus vus illuminés depuis la chute de l’ancienne Légion.

Hadès leva les yeux.

Au loin, Derf guidait l’enfant vers le Styx.

MLT marchait à sa gauche.

Warshadow à sa droite.

Pour la première fois depuis des millénaires, les portes du temple restèrent ouvertes.

Les flammes bleues se rallumèrent une à une.

Dans les salles silencieuses, les visages de pierre des anciennes Ombres furent éclairés.

Comme si elles observaient leurs successeurs.

Comme si elles attendaient.

Dans les profondeurs des Limbes, pourtant, quelque chose remua.

Très loin.

Derrière un sceau vieux de milliers d’années.

Une fissure minuscule parcourut une pierre noire.

Puis une deuxième.

Dans l’obscurité, deux yeux s’ouvrirent.

Et une voix qui n’appartenait à aucun homme murmura :

— Les Ombres…

Un souffle parcourut les Limbes.

— …sont revenues.

Sur les rives du Styx, Derf Kunnen ne l’entendit pas.

Il avançait toujours, tenant la main de l’enfant.

Il n’était plus simplement le général des armées jurassiennes.

Il n’était plus tout à fait un vivant.

Il n’était pas encore un mort.

Il était devenu quelque chose entre les deux.

Un guide.

Un guerrier.

Un gardien du Passage.

La première Ombre d’une nouvelle ère.

Et derrière lui marchaient MLT et Warshadow.

Les deux premiers à avoir répondu à son appel.

Bientôt, d’autres les rejoindraient.

Des combattants.

Des stratèges.

Des êtres venus de terres lointaines.

Tous différents.

Tous choisis.

Tous liés par le même serment.

Protéger les âmes.

Combattre ceux qui s’en prennent aux innocents.

Défendre le Passage.

Et lorsque les ténèbres seraient trop profondes pour que les hommes puissent encore distinguer leur chemin…

y marcher à leur place.

Ainsi naquit la nouvelle Légion des Ombres.

Non dans le fracas d’une conquête.

Non sous les acclamations d’une armée.

Mais dans le silence du royaume des morts…

lorsque trois hommes décidèrent qu’aucune âme ne devrait plus jamais affronter seule l’obscurité.

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